Pensée Cinéma II : Béla Tarr

150 ans de la ligue | Librairie Ombres Blanches mercredi 24 février 2016 vendredi 26 février 2016
en partenariat avec la Librairie Ombres Blanches, Numéro 7, l'ESAV, l'Association franco-hongroise Midi-Pyrénnées

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Pensée et Cinéma II : Bela Tarr

A l'occasion de la parution de Béla Tarr, De la colère au tourment (Ed. Yellow Now 2016) codirigé par Sylvie Rollet et Corinne Maury, le Cratère pogramme quelques moments forts de l'oeuvre du cinéaste. Les séances seront accompagnées par Corinne Maury, et une présentation du livre aura lieu Vendredi 26 février à 18h à la Librairie Ombres Blanches. A l'exception du film Le Cheval de Turin, déjà diffusé au Cratère de nombreuses fois et que nous avons souhaité proposer à nouveau tant il nous semble décisif dans sa singularité au regard du paysage audiovisuel actuel, les autres oeuvres proposées sont inédites à Toulouse. Nous inaugurerons ce moment Béla Tarr avec un documentaire sur le cinéaste et terminerons avec la projection rare du momument Satantango, que nous partagerons avec l'Association Franco- Hongroise de Midi-Pyrénées. Merci à elle ainsi qu'aux partenaires Numéro 7, l'ESAV et Ombres Blanches.

 

bela-tarr-de-la-colere-au-tourmentBéla Tarr déclarait en 1987 : " Je déteste les histoires, puisque les histoires font croire qu'il s'est passé quelque chose. Or il ne se passe rien : on fuit une situation pour une autre. De nos jours, il n'y a que des situations, toutes les histoires sont dépassées. Il ne reste que le temps. La seule chose qui soit réelle, c'est probablement le temps. " Ces propos, qui sont programmatiques de l'oeuvre du cinéaste, éclairent ce qui l'a amené - à l'orée des années 80 - à abandonner l'approche sociocritique qui fondait ses premiers films dont les histoires humaines étaient tissées des espoirs déçus du communisme. Avec la " trilogie démoniaque " (Damnation, Sátántangó, Les Harmonies Werckmeister), Béla Tarr entame une collaboration avec le romancier László Krasznahorkai. Il ne cessera, dès lors, de filmer les laissés pour compte qui parcourent les plaines boueuses de la Hongrie postcommuniste et s'égarent dans des bars vétustes, manipulés par de petits escrocs. Il élit un formalisme cinématographique strict et singulier : pellicule noir et blanc, travellings latéraux, longs plans au steadycam accompagnant ceux qui errent, filoutent, épient ou, simplement, attendent. Enfermés dans des situations de désintégration de plus en plus radicales, hommes et animaux ont surtout pour lien la pluie, le vent et la boue qui rythment le quotidien. De la colère et de la révolte des premiers films aux oeuvres récentes empreintes de désillusion, cet ouvrage propose de questionner l'oeuvre d'un cinéaste majeur et pourtant trop méconnu. Une oeuvre où se manifeste, dans un formalisme radical à la beauté noire, le déclin inflexible des existences et le passage implacable du temps.

Codirigé Corinne Maury et Sylvie Rollet
éditeur : Yellow Now
A paraître le : 22 février 2016
Prix : 25 €

 

 

Programme

tarr-bela-i-usedTarr Bela, I used to be a filmmaker Entrée libre/ Inédit à Toulouse
de Jean-Marc Lamoure - France 2013 - 1h25 - VOST

De Décembre 2008 à Juin 2010, Béla Tarr et Agnès Hranitzky, sa complice et monteuse, rassemblent leur famille de tournage à une cinquantaine de kilomètres de Budapest pour un dernier film. Au rythme des saisons et de la réalisation de cet ultime opus, Béla Tarr convie toute son équipe à épouser les conditions de vie de ses personnages fictionnels. Le temps d’un film, chacun dévoile une part du réel dans lequel s’implante et s’implique le cinéma de Béla Tarr...

Jeudi 25 février à 18h30 : rencontre avec Corinne Maury

 

 
le-cheval-de-turinLe Cheval de Turin Grand Prix du Jury Berlinale 2011
de Bela Tarr, Agnes Hranitzky - France, Suisse, Hongrie, Allemagne  – Int : Erika Bok, Mihály Kormos, Janos Derzsi... - 2011 - 2h26 - VOST

A Turin, en 1889, Nietzsche enlaça un cheval d'attelage épuisé puis perdit la raison. Quelque part, dans la campagne : un fermier, sa fille, une charrette et le vieux cheval. Dehors le vent se lève...

"(...) Opposant à l'homme sa subjectivité muette et le mystère de son irréductible altérité, le cheval cesse de s'alimenter. Ce refus opaque résonne avec l'histoire de Friedrich Nietzsche, suggérant la vanité de toute volonté de puissance, et par là, de toute entreprise humaine. Comment après cela Béla Tarr pourrait-il faire un autre film ? Une expérience unique de cinéma, sensorielle, poétique, énigmatique, inoubliable." Le Monde

Jeudi 25 février à 20h30 : rencontre avec Corinne Maury

 

rapports prefabriques-Rapports préfabriqués Inédit à Toulouse
de Bela Tarr - Hongrie – Int : Robert Koltai, Judit Pogany... - 1982 - 1h42 - VOST

Un couple marié depuis neuf ans voit sa relation se détériorer au fil du temps. Lui, ouvrier qualifié, peine à finir le mois avec son salaire, buveur, macho, peu présent auprès de ses enfants. Elle à la maison, seule, fatiguée, isolée. Le couple se déchire, ils n’en peuvent plus. Elle aimerait qu’il soit davantage présent, que la télévision cesse d’être l’unique occupation du soir...

"Une incursion de Béla Tarr dans le style social et réaliste de John Cassavetes." Jonahtan Rosembaum

Vendredi 26 février à 20h30 en compagnie de Corinne Maury auteure avec Syvie Rollet de  Béla Tarr, De la colère au tourment (Ed. Yellow Now 2016), elle aura été reçu à La Librairie Ombres Blanches le vendredi 26 février à 18h pour la présentation de son livre.

 

satantangoSatantango Inédit à Toulouse
de Béla Tarr, Ágnes Hranitzky - Hongrie – Int : Mihály Vig, Putyi Horváth, László Lugossy... - 1994 - 7h30 - VOST

Un mystérieux escroc revient dans sa petite communauté de la plaine hongroise, alors qu'on l'avait cru mort. Les villageois le reçoivent en sauveur. Exploitant le récent suicide d'une jeune fille, il prend toutes leurs économies et les emmène vers la promesse d'un avenir radieux...

"Un imposteur dostoïevskien filmé par le meilleur disciple de Tarkovski, que demander de mieux ? Une œuvre unique, époustouflante de grâce et de poésie " Les Inrockuptibles

Samedi 27 février à 14h : en compagnie de l'Association Franco-Hongroise de Midi-Pyrénées - Pause repas (5€) à 19h30

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"Le Cheval de Turin"  - le monologue du Visiteur

Notes et transciptions de Guy-Claude Marie

Préalable :

Au générique de début, un  placard indique "un film de" et comprend les noms suivants :
Krasznahorkai Laszlo, Vig Mihaly
Fred Keleman, Teni Gabor,
Hrnitzki Agnes és Tarr Béla

Le premier est écrivain et co-scénariste, auteur du texte (pas vraiment un scénario) première phase du film ; le second est l'auteur de la musique, le troisième celui de la photographie, le quatrième l'auteur du son, enfin la cinquième est co-réalisatrice et monteuse.
L'écrivain Laszlo Krasznahorkai co-écrit tous les films de Béla Tarr depuis "Satantango", adapté de son roman homonyme, publié en français chez Gallimard sous le titre "Le tango de Satan".
Le texte de ce monologue, véritable centre de gravité du film, lui doit très certainement beaucoup.

L'attention de Béla Tarr à l'égard de ses co-auteurs et amis est aussi soulignée dans le générique de fin où on lit :
dirigé par Béla Tarr (d'ailleurs dans le processus de la mise en scène il se compare à un chef d'orchestre)
co-réalisation : tous les autres noms, (ceux ci-dessus et quelques autres)
(les acteurs personnages ont chacun leur placard).


Dans la transcription de ce monologue, j'ai respecté la succession des sous-titres tels qu'ils apparaissent à l'image, sauf que c'est parfois par groupe de deux lignes parfois une seule, mais moins fréquemment. Cette mise en page, un peu simplifiée donc, espère conserver tout de même un peu quelque chose de la scansion du texte par le personnage, dans ce plan-séquence de six minutes qui commence par sept-huit coups frappés à la porte.
Guy-Claude Marie/Le Cratère/GNCR

 

Le Cheval de Turin  - le monologue du Visiteur -

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Le Vieil homme (au Visiteur venu chercher de la palinka) : Pourquoi n'êtes-vous pas allé en ville? /Le Visiteur : Le vent l'a emportée/Le Vieil homme : Comment ça emportée? /Le Visiteur : Parce qu'elle est partie en ruine. /Le Vieil homme : Comment ça en ruine?
Le Visiteur :
Parce que tout est en ruine
tout est dépravé
mais ça revient à dire qu'ils ont
tout détruit, tout détérioré.
Car il ne s'agit pas du tout
d'un cataclysme,
venant de l'aide innocente
de l'homme.
C'est tout justement le contraire,
Il s'agit ici du propre
jugement de l'homme,
de son jugement sur lui-même,
auquel Dieu,
naturellement, contribue,
je dirais même qu'il y prend part,
il est la créature la plus abjecte
que l'on puisse s'imaginer.
Car la terre a été souillée,
vous savez?
A quoi bon le mentionner, puisqu'ils ont souillé
tout ce qu'ils ont acquis,
et comme ils se sont accaparés
de tout
dans un combat sournois et déloyal,
ceux-là quand ils touchent
à quelque chose,
et ils ont touché à tout,
ils souillent.
Ça s'est passé comme ça
jusqu'à la victoire finale.
La fin triomphale.
S'accaparer et souiller,
souiller et s'accaparer,
pour le formuler différemment,
si vous voulez :
toucher, souiller et s'accaparer,
ou bien toucher,
s'accaparer et souiller,
ça se passe comme
ça depuis des siècles,
c'est tout ce qu'on a fait,
parfois insidieusement, violemment,
parfois doucement,
parfois brutalement, mais ça fait des siècles
et des siècles.
Toujours de la même manière,
comme le rat
qui tend une embuscade.
Vous savez, cette victoire parfaite,
il était primordial que l'adversaire,
comment dire,
tout ce qui est excellent,
grandiose en somme, noble,
refuse de s'engager
dans une quelconque bataille,
que tout combat soit écarté,
il fallait la perte soudaine
d'une des parties,
c'est-à-dire la disparition
de l'excellent, du sublime, du noble,
car de nos jours les vainqueurs
qui se tiennent en embuscade
dominent la terre,
pas le moindre petit recoin
ne leur échappe,
car ils ont une mainmise sur tout,
même sur ce qui nous semble
être hors d'atteinte
- ils se l'approprient -
même le ciel leur appartient déjà
ainsi que tous nos rêves,
l'instant, la nature,
le silence infini.
Ils ont même l'immortalité,
vous comprenez?
Tout, tout
tout est perdu à jamais.
Et tous ces nobles,
sublimes et excellents,
plantés là, si je puis dire,
bloqués,
devaient comprendre et accepter,
qu'il n'y a ni un,
ni plusieurs dieux,
et à ces hommes excellents,
sublimes et nobles,
il leur fallait comprendre
et accepter cela dès le début.
Mais bien sûr ils n'étaient pas
vraiment capables de le comprendre.
Ils l'ont cru et ils l'ont accepté,
mais ils n'ont pas compris.
Ils se sont plantés là, déconcertés
mais pas résignés,
jusqu'à ce que quelque chose,
cet orage venant de la raison,
leur apporte la lucidité.
Et alors, tout d'un coup,
ils ont réalisé qu'il n'y a ni un,
ni plusieurs dieux.
Tout d'un coup, ils ont vu
qu'il n'y a ni bien, ni mal.
Alors ils ont vu et compris
que puisqu'il en va ainsi,
eux non plus n'existent pas.
Vous savez,
à mon avis cela a dû correspondre
au moment, où on peut dire
qu'ils ont disparu,
qu'ils se sont éteints.
Disparus et éteints
comme le feu qu'on laisse
se consumer dans un pré.
Les uns perdaient continuellement,
les autres gagnaient continuellement.
Défaite et victoire,
défaite et victoire.
Et un jour
- ici dans le voisinage -
j'ai dû enfin comprendre,
et j'ai même réalisé
que je m'étais trompé,
je m'étais grandement trompé
en croyant qu'il n'y a pas,
et qu'il ne pourrait pas y avoir
de changements sur cette terre.
Car croyez-moi,
je sais maintenant,
que ce changement sur terre
a bien eu lieu.
Le Vieil homme : Allons donc! Foutaises ! / Le Visiteur : Eh ! (dans un soupir, avec une mimique du genre "moi ce que j'en dis…" - Paye sa palinka et sort. On le voit par la fenêtre s'éloigner, s'arrêter boire au goulot, cracher, boire. Reprendre sa marche dans la direction de la colline de l'Arbre.- Fondu au noir - Fin du deuxième jour -)

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