Une femme fantastique

Mar. 13 février 2018, à 20h30
Cinéthique avec l’EREMIP (Espace de Réflexion Éthique Midi-Pyrénées)

Une femme fantastique

Une femme fantastique
de Sebastián Lelio - Chili, Allemagne, Espagne, Etats-Unis - 2017 - Int : Daniela Vega, Francisco Reyes, Luis Gnecco... - 1h44 - VOST

Marina et Orlando, de vingt ans son aîné, s’aiment loin des regards et se projettent vers l’avenir. Lorsqu’il meurt soudainement, Marina subit l’hostilité des proches d’Orlando : une «sainte famille» qui rejette tout ce qu’elle représente. Marina va se battre, avec la même énergie que celle dépensée depuis toujours pour devenir la femme qu’elle est : une femme fantastique !

Une femme fantastique


Tout est dans le titre, sauf qu’il convient au préalable de se référer à la définition du Larousse pour ce qui est du mot fantastique :
- Créé par l'imagination : La licorne est un animal fantastique.
- Qui atteint un très haut degré ; dont les qualités sont très grandes : La fantastique beauté des Alpes. Un homme fantastique.
Et de retenir la première: « créé par l’imagination » voire, comme cela sera dit de manière très violente à Marina, par la femme d’Orlando qui la voit comme une « chimère ».
C’est une histoire d’amour, simple, sans complexité, aux premières images de ce film : un homme d’âge mûr, expression consacrée, est amoureux d’une femme plus jeune, situation que l’on pourrait qualifier de communément rencontrée, surtout lorsqu’on comprend qu’il a quitté son épouse et leur enfant commun, une petite fille, pour vivre avec Marina.
Quoi de plus banal, une soirée au restaurant où il lui offre un voyage en amoureux, et de retour dans l’appartement d’Orlando, après leurs étreintes amoureuses, et un début de nuit et de sommeil, un réveil brutal suivi d’un malaise
Malgré les efforts de Marina, Orlando son compagnon décède et d’une façon assez brutale, de surcroit au moment où elle le soutient pour tenter de l’amener en voiture jusqu’à la clinique, il va chuter dans un escalier et ajouter des hématomes à son état de crise cardiaque.
Lorsque Marina l’installe péniblement dans le véhicule, le temps du trajet va finir par être fatal et à la suite d’une attente dans les couloirs, dont on comprend l’issue, avant même qu’elle ne soit prononcée par le médecin qui vient le lui confirmer, Orlando est mort.
Choquée par cette réalité Marina quitte les lieux, se met à errer dans les rues pour être rattrapée quelques instants plus tard par un véhicule de police, est ramenée sur place où l’on sent déjà une suspicion de la part du milieu hospitalier puisqu’Orlando présente des traces de blessures.
C’est alors que, au vu de la lecture de la pièce d’identité de Marina par le policier qui l’interroge, l’on comprend qu’il s’appelle Daniel, et qu’elle explique que des procédures concernant son état sont en cours …
Intervient alors la famille d’Orlando, son frère, sa femme, son fils aîné qui vont « prendre les choses en main » et demander à Marina de ne plus s’occuper de rien et surtout de ne plus intervenir de quelque façon que ce soit.
La relation, les paroles, à ce moment-là, sont relativement courtoises voir remplies d’une apparente empathie pour la place de cette femme, dont on comprend en fait qu’il s’agit d’un transgenre et dont on ne saura vraiment, à aucun moment des images ou des propos du film, jusqu’à quel niveau de modification anatomique, voire chirurgicale, Marina a accompli son chemin de transidentité.
Ce qui est certain par contre c’est qu’elle se vit, se parle, se nomme, telle une femme dont elle a toute l’apparence, que ce soit au niveau de ses traits, de son corps, de sa vêture, du soin qu’elle apporte à son maquillage à ses manucures, à ses accessoires…
Le beau frère et la sœur de Marina ont pleinement assumé cette transformation puisqu’il les traite de « frangines »…
Le film bascule alors dans une violence et une brutalité à tous niveaux, provenant tant des tiers que de la famille d’Orlando : Marina souhaite pouvoir dire adieu à son compagnon, son amour, mais on lui refuse l’accès à la veillée funèbre sinon au cimetière. On le lui refuse au motif de protéger la fillette d’Orlando qui ne comprendrait pas, d’ailleurs qu’a-t-on vraiment dit à cet enfant ?
En revanche le frère d’Orlando Gabo est le seul à considérer Marina comme une personne qui assume son identité, il essaiera de lui proposer une partie des cendres…
En parallèle l’enquête policière menée par une femme Commissaire, se voulant au départ dans une apparente ouverture d’esprit, puisqu’elle a travaillé longtemps dans la police des mœurs, tourne à une mascarade d’interrogatoire et de séances de photos du corps nu de Marina effectuées par un médecin légiste, dans un contexte qui semble totalement illicite et dans une atmosphère plus que malsaine lorsque la Commissaire, à qui le médecin avait demandé de sortir, reste dans le pièce pour voir le corps de Marina.
La femme d’Orlando avait déjà demandé à Marina que la voiture de ce dernier lui soit restituée, le fils aîné d’Orlando, Bruno, reprend possession de l’appartement de son père, l’en expulse, et dernier acte purement gratuit dans sa vindicte vis-à-vis de Marina, subtilise la chienne, Diabla, qu’Orlando avait offert à Marina. Le fils considère que son père est un taré… le terme de perversion est utilisé.
A ce stade, Marina réussit à pénétrer dans la salle de la veillée funèbre où elle est repoussée et voire même poursuivie dans la rue par Bruno et des amis qui la séquestrent, la brutalisent, pour enfin la relâcher une ruelle sordide, dont elle va ressortir et lutter contre cette situation dégradante.
Elle finira également par se rendre à la cérémonie funéraire où c’est elle qui se manifestera de manière plus qu’énergique (elle monte sur le capot du véhicule dans laquelle la famille d’Orlando s’apprêtait à repartir, donne de violent coup de pied sur le toit de la voiture et exige qu’on lui rende sa chienne).
Et malgré cette attitude, que l’on pourrait qualifier de masculine, elle demeure dans une dignité que sa colère et sa rage n’entameront pas. Quand elle est exclue de la chapelle, le frère d’Orlando sort pour lui demander pardon et dit que Marina a raison quand elle ressent que la famille d’Orlando n’a aucun respect pour sa douleur.

Elle finira par pouvoir dire un dernier adieu au corps de son amour en le trouvant, guidé par son image au crématorium, dans une séquence fantasmatique, et là enfin elle pleurera sur tout ce qu’elle vient de subir.
S’ensuivra ensuite dernières images de retour à l’espoir, celle où elle effectuera un footing, accompagnée par sa chienne restituée, et l’ultime où elle apparaîtra en tant que chanteuse lyrique sur une scène de théâtre - le chant lyrique étant pour elle un moyen de s’évader de fuir le monde - splendidement magnifiée par une tenue, une coiffure, un maquillage qui la transcendent, dans une œuvre de musique baroque, qu’elle va interpréter de sa voix de haute-contre dont la pureté représente en fait tout le fantastique de cette femme.

 

Questionnements éthiques

1) La dignité et le respect des choix : dès que l’on a compris que Marina est encore un homme pour l’état civil, il convient de prendre en compte sa dignité quel que soit son statut mais aussi de respecter le choix d’Orlando qui a décidé de vivre une relation avec cette autre personne. Seul son frère Gabo semble respecter ce choix et l’accepter.
2) La représentation du transgenre : une chimère…..etc. Le rappel du droit en France avec la première Loi sur le changement de sexe du 18 novembre 2016 supprimant toute obligation à quelconque traitements médicaux, ainsi que le droit dans les autres pays. Le droit à la vie privée et familiale consacré par la Cour Européenne des droits de l’homme etc…
3) La notion de « femme normale » revendiquée par la femme d’Orlando, peut-on ou non parler de « normalité » dans les relations entre les personnes…
4) La question de la famille puisque Marina est présentée comme destructrice de la famille. Peut-on encore à ce jour limiter l’image de la famille à celle d’un couple hétérosexuel qui a des enfants ?
5) La question du respect du deuil et de la douleur, la « transgression » sociale de la situation de Marina justifie-t-elle qu’elle soit privée de voir Orlando une dernière fois ? Les enfants et la femme d’Orlando ont-ils le droit d’interdire l’accès au corps et aux cérémonies funéraires…

Pierrette AUFIERE / ERE OCCITANIE

Un regard plein de finesse sur un sujet hautement tabou. La sensibilité de la comédienne illumine ce long métrage d’une grande finesse, résolument humaniste, qui baigne parfois dans une atmosphère fantasmagorique. Le Journal du Dimanche

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