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Le Cheval de Turin - le monologue du Visiteur


Préalable :

Au générique de début, un  placard indique "un film de" et comprend les noms suivants :
Krasznahorkai Laszlo, Vig Mihaly
Fred Keleman, Teni Gabor,
Hrnitzki Agnes és Tarr Béla

Le premier est écrivain et co-scénariste, auteur du texte (pas vraiment un scénario) première phase du film ; le second est l'auteur de la musique, le troisième celui de la photographie, le quatrième l'auteur du son, enfin la cinquième est co-réalisatrice et monteuse.
L'écrivain Laszlo Krasznahorkai co-écrit tous les films de Béla Tarr depuis "Satantango", adapté de son roman homonyme, publié en français chez Gallimard sous le titre "Le tango de Satan".
Le texte de ce monologue, véritable centre de gravité du film, lui doit très certainement beaucoup.

L'attention de Béla Tarr à l'égard de ses co-auteurs et amis est aussi soulignée dans le générique de fin où on lit :
dirigé par Béla Tarr (d'ailleurs dans le processus de la mise en scène il se compare à un chef d'orchestre)
co-réalisation : tous les autres noms, (ceux ci-dessus et quelques autres)
(les acteurs personnages ont chacun leur placard).


Dans la transcription de ce monologue, j'ai respecté la succession des sous-titres tels qu'ils apparaissent à l'image, sauf que c'est parfois par groupe de deux lignes parfois une seule, mais moins fréquemment. Cette mise en page, un peu simplifiée donc, espère conserver tout de même un peu quelque chose de la scansion du texte par le personnage, dans ce plan-séquence de six minutes qui commence par sept-huit coups frappés à la porte.
Guy-Claude Marie/Le Cratère/GNCR

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Le Cheval de Turin  transcription du monologue :
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Le Vieil homme (au Visiteur venu chercher de la palinka) : Pourquoi n'êtes-vous pas allé en ville? /Le Visiteur : Le vent l'a emportée/Le Vieil homme : Comment ça emportée? /Le Visiteur : Parce qu'elle est partie en ruine. /Le Vieil homme : Comment ça en ruine?
Le Visiteur :
Parce que tout est en ruine
tout est dépravé
mais ça revient à dire qu'ils ont
tout détruit, tout détérioré.
Car il ne s'agit pas du tout
d'un cataclysme,
venant de l'aide innocente
de l'homme.
C'est tout justement le contraire,
Il s'agit ici du propre
jugement de l'homme,
de son jugement sur lui-même,
auquel Dieu,
naturellement, contribue,
je dirais même qu'il y prend part,
il est la créature la plus abjecte
que l'on puisse s'imaginer.
Car la terre a été souillée,
vous savez?
A quoi bon le mentionner, puisqu'ils ont souillé
tout ce qu'ils ont acquis,
et comme ils se sont accaparés
de tout
dans un combat sournois et déloyal,
ceux-là quand ils touchent
à quelque chose,
et ils ont touché à tout,
ils souillent.
Ça s'est passé comme ça
jusqu'à la victoire finale.
La fin triomphale.
S'accaparer et souiller,
souiller et s'accaparer,
pour le formuler différemment,
si vous voulez :
toucher, souiller et s'accaparer,
ou bien toucher,
s'accaparer et souiller,
ça se passe comme
ça depuis des siècles,
c'est tout ce qu'on a fait,
parfois insidieusement, violemment,
parfois doucement,
parfois brutalement, mais ça fait des siècles
et des siècles.
Toujours de la même manière,
comme le rat
qui tend une embuscade.
Vous savez, cette victoire parfaite,
il était primordial que l'adversaire,
comment dire,
tout ce qui est excellent,
grandiose en somme, noble,
refuse de s'engager
dans une quelconque bataille,
que tout combat soit écarté,
il fallait la perte soudaine
d'une des parties,
c'est-à-dire la disparition
de l'excellent, du sublime, du noble,
car de nos jours les vainqueurs
qui se tiennent en embuscade
dominent la terre,
pas le moindre petit recoin
ne leur échappe,
car ils ont une mainmise sur tout,
même sur ce qui nous semble
être hors d'atteinte
- ils se l'approprient -
même le ciel leur appartient déjà
ainsi que tous nos rêves,
l'instant, la nature,
le silence infini.
Ils ont même l'immortalité,
vous comprenez?
Tout, tout
tout est perdu à jamais.
Et tous ces nobles,
sublimes et excellents,
plantés là, si je puis dire,
bloqués,
devaient comprendre et accepter,
qu'il n'y a ni un,
ni plusieurs dieux,
et à ces hommes excellents,
sublimes et nobles,
il leur fallait comprendre
et accepter cela dès le début.
Mais bien sûr ils n'étaient pas
vraiment capables de le comprendre.
Ils l'ont cru et ils l'ont accepté,
mais ils n'ont pas compris.
Ils se sont plantés là, déconcertés
mais pas résignés,
jusqu'à ce que quelque chose,
cet orage venant de la raison,
leur apporte la lucidité.
Et alors, tout d'un coup,
ils ont réalisé qu'il n'y a ni un,
ni plusieurs dieux.
Tout d'un coup, ils ont vu
qu'il n'y a ni bien, ni mal.
Alors ils ont vu et compris
que puisqu'il en va ainsi,
eux non plus n'existent pas.
Vous savez,
à mon avis cela a dû correspondre
au moment, où on peut dire
qu'ils ont disparu,
qu'ils se sont éteints.
Disparus et éteints
comme le feu qu'on laisse
se consumer dans un pré.
Les uns perdaient continuellement,
les autres gagnaient continuellement.
Défaite et victoire,
défaite et victoire.
Et un jour
- ici dans le voisinage -
j'ai dû enfin comprendre,
et j'ai même réalisé
que je m'étais trompé,
je m'étais grandement trompé
en croyant qu'il n'y a pas,
et qu'il ne pourrait pas y avoir
de changements sur cette terre.
Car croyez-moi,
je sais maintenant,
que ce changement sur terre
a bien eu lieu.
Le Vieil homme : Allons donc! Foutaises! / Le Visiteur : Eh! (dans un soupir, avec une mimique du genre "moi ce que j'en dis…" - Paye sa palinka et sort. On le voit par la fenêtre s'éloigner, s'arrêter boire au goulot, cracher, boire. Reprendre sa marche dans la direction de la colline de l'Arbre.- Fondu au noir - Fin du deuxième jour -)

 

Le Cheval de Turin - le monologue du Visiteur


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