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Les Misérables

Jeu. 16 janvier 2020, à 20h35
Les Conversations de l’ENSAV Rencontre avec Guy Chapouillié, cinéaste, enseignant
Cliquer ici pour voir la programmation : Festival Télérama 2020 | Les Conversations de l'ENSAV

lesmiserables

Les Misérables
de Ladj Ly - France - 2019 - Int : Damien Bonnard, Alexis Manenti, Djebril Didier Zonga... - 1h42 - VOST - Avertissement : des scènes, des propos ou des images peuvent heurter la sensibilité des spectateurs

European Film Award de la Découverte européenne - European Film Awards - Prix du cinéma européen 2019 Prix des Cinémas Art et Essai - mention /
Prix du Jury / Prix de la Citoyenneté / Prix du Cinéma Positif - Cannes 2019

Stéphane, tout juste arrivé de Cherbourg, intègre la Brigade Anti-Criminalité de Montfermeil, dans le 93. Il va faire la rencontre de ses nouveaux coéquipiers, Chris et Gwada, deux «Bacqueux» d’expérience. Il découvre rapidement les tensions entre les différents groupes du quartier. Alors qu’ils se trouvent débordés lors d’une interpellation, un drone filme leurs moindres faits et gestes...

Ladj Ly signe une œuvre sidérante, impressionnante de maîtrise et de puissance narrative. Implacable dans son constat et virtuose dans sa forme, à l’image d’un final à couper le souffle, ce film coup de poing mérite d’être vu par le plus grand nombre. Un chef-d’oeuvre. Le Journal du Dimanche

Diffusion du Jeu. 09.01.2020 au Mar. 28.01.2020

Retour sur Conversation de l’ENSAV du 16 janvier 2020 autour du film Les Misérables

Ça sent le grisou

La salle est pleine comme un œuf et, lorsque le film Les Misérables se termine sur une fermeture au noir, une moindre épaisseur sonore donne la mesure d'un effet profond qui m'a plongé comme mes voisins et voisines dans un état d'inquiétude rare. Nous sommes en suspens devant le face-à-face entre le meneur de la rébellion, un cocktail-Molotov allumé à la main et un des policiers de la patrouille, une arme de poing braqué sur lui, adossé à la porte derrière laquelle un des jeunes n'ouvrira pas. Le piège s'est refermé. Alors, que faire ?

C'est le point culminant d'un crescendo irrésistible, épuisant, désarmant où plus rien ne semble possible que le feu, l'embrasement.

J'ai mal partout, je suis sorti pour respirer, retrouver l'équilibre de mon souffle, étourdi par l'affrontement. Je ne sais pas si je me suis rencontré avec la mesure de la vie, mais j'ai vécu l'emprise d'une grande énergie cinématographique, celle que Breton se mettait en quête de trouver en fréquentant les salles de cinéma de Nantes et Saint-Nazaire pour se recharger ou quelque chose d'approchant. Non pas une montée, mais une descente aux enfers, un voyage entre deux puissances puisque ça commence par une France en liesse, de toutes les couleurs, qui envahit les rues, les bistrots, corps à corps d'une foule ou peut-être d'un peuple dans sa diversité de couleur rouge, black, blanc, beur, bleu, en tout cas une unité dans la joie. Serait-ce là un symptôme de l'identité profonde où se mélangent les strates d'une histoire. Ce début me frappe par une autre forme d'énergie qui s'appelle la joie où le cloisonnement des couleurs s'efface devant un ensemble bigarré, où des pulsions de vie différentes s'unissent dans la même direction, celle du bonheur peut-être. J'ai cru saisir cela et, comme ce qui tend à unir est bon, je comprends qu'il faut retrouver le chemin de la joie dans le partage, sans discrimination. C'est à ce moment-là que me vient à l'esprit la photo de couverture du Point de cette semaine où le visage de Philippe Martinez le secrétaire Général de la CGT est défiguré dans une grimace de méchant qui en dit long sur les journalistes et actionnaires du journal. Faute d'argument, c'est tout simplement un délit de faciès de la part de bourgeois qui font l'aveu d'être à jamais dans la lutte des classes avec le projet de museler le peuple par le truchement de ses journaux, de ses policiers et de ses policières, plus gardiens de l'ordre bourgeois que gardiens de la paix.

Pour la Coupe du Monde de football, tout le monde se mélange dans la rue. Il y a comme un parfum de Liberté, Égalité, Fraternité. Mais dans la vie de tous les jours, le retour dans la Cité de Montfermeil efface toute illusion, ça sent plutôt le grisou et, sur le visage de la jeunesse, la rage a remplacé la joie.

 

La question du film est bien là : pourquoi tant d'écart entre ces deux énergies, ces deux embrasements ? Pourquoi un tel changement d'état ?

En tout cas, dès les premiers moments sur Montfermeil, il règne une sorte de calme avant la tempête et je m'attends d'emblée à ce que le feu prenne car le film s'emploie à nous faire découvrir la Cité sous tous ses angles, de fonds en combles, de haut en bas, du dedans au dehors, comme pour nous faire sentir et partager les conditions du site originel, d'une vie à part, sous surveillance rapprochée de la police avec la complicité des réseaux internes qui profitent du ghetto et en assurent la pérennité. C'est le schéma classique du néocolonialisme. Le film m'ouvre sur un quartier que je ne traverse jamais et je m'y sens très vite disloqué sans pour autant perdre la tête au rythme d'un drone qui survole le site et d'une voiture de policiers qui roule au niveau du sol, à hauteur d'homme, deux activités majeures dont le croisement fera basculer la vie de la Cité dans le feu.

Le drone appartient à un jeune black qui l'utilise en imitant des formes dominantes qui règnent sur le marché. Il pilote son engin d'une des terrasses de la Cité avec les vues d'en haut que ça suppose, telles ces plongées sur la voiture des flics et les va et vient des habitants qui lui confèrent le pouvoir de la surveillance, sans oublier les travellings sur les fenêtres des immeubles qui en font un voyeur et un prédateur des gestes intimes de femmes qui pourront se retrouver très vite sur les réseaux sociaux. C'est pour cette dernière raison qu'une jeune fille filmée dans l'intimité de sa toilette, arrive déterminée sur la terrasse, point de départ et d'arrivée du drone, accompagnée de deux copines pour intercepter les images du voyeur et elles les récupèrent. Ce geste a le parfum de la démocratie où chacun, en toute liberté, utilise le dialogue, même un peu musclé, pour échanger, se faire comprendre et convaincre. Elles n'en reconnaissent pas moins la compétence de leur camarade puisqu'elles lui proposent de venir les filmer pendant leur entraînement de basket. C'est une scène consacrée à la dignité des femmes, à la liberté de leurs choix, notamment celui de prendre soin de leur corps. Je sens à cet instant comme un parfum d'espoir et j'aime ces femmes. Comme j'aime ces jeunes filles qui attendent à l'arrêt de bus le moment de prendre le chemin du travail ou des études ou de la ballade en ville, bref qui attendent en toute liberté et qui sont agressées par la patrouille en folie qui exerce sur elle un contrôle d'identité, un délit de faciès ou quelque chose d'approchant. Je ne sais pas si je me rencontre là avec la vie, mais ces filles, qui résistent d'abord avant de céder devant la violence du geste et de la parole du chef de la patrouille, me donnent une leçon de dignité rare. Elles font honneur au pays dans lequel elles vivent. Le film les fait belles et courageuses, alors que le flic perd les pédales et brise au sol le portable de l'une d'elles qui était en train de le filmer. Certes, les filles prennent l'autobus, mais je ne peux écarter l'idée que cela ressemble aux checkpoints de la honte de Cisjordanie où sont ralentis, filtrés et humiliés les Palestiniens sur leur propre terre. Cela ressemble au fond à une volonté politique de ghettoïsation pour canaliser notamment un trafic de drogue qui représente une économie souterraine de 2,7 milliards d'euros par an et dont certains pensent qu'il s'agit là d'un facteur de pacification des cités.

En tout cas, cette scène cristallise le quotidien de la Cité qui s'écoule de surveillance en contrôle et en humiliation. Un enchaînement de sévices publics qui brûle comme une mèche lente et dont l'issue ne peut être que l'explosion. 

Ainsi va la patrouille des trois flics de la Brigade AntiCriminalité au cœur d'une vie devenue normale qui montre les conséquences de 50 ans de routine, les jeunes enfants s'adonnent et s'éclatent en jeux d'eau, se baignent dans une piscine de fortune, les ado font du basket, les trafiquants trafiquent, l'islam propage sa morale et joue les modérateurs entre les cités, les mères engueulent les flics qui s'en prennent à leurs enfants, le marché de la cité se déroule sous la surveillance d'un « maire » qui régule les échanges avec son réseau de profiteurs, les pères sont absents ou dépassés comme celui du jeune Assan qui vient se plaindre au commissariat des agissements de son fils qui a volé des poules. Cette scène est emblématique de la faillite paternelle ou en tout cas de l'incompréhension générationnelle. C'est le cri du père dans le vide sidéral d'un commissariat. C'est la mesure du calme avant la tempête. 

Assan ne veut en faire qu'à sa tête, il est brûlant de liberté, de révolte, d'expériences, il ne parle pratiquement pas et n'existe que par des actions qui fâchent l'ordre aliénant des adultes. Autiste ou quelque chose d'approchant, il est caractérisé par une difficulté d'être compris ou peut-être par la décision de ne rien lâcher de ses choix dans les interactions sociales. Il a des comportements singuliers. Il est animé par le désir d'en découdre, de demander des comptes à ceux qui le maintiennent dans une condition d'obéissance et de soumission. Voleur de poules, il vole aussi un lionceau à la ménagerie d'un cirque de passage. C'est le geste qui va faire craquer la Cité. Les gens du voyage partent en guerre et débarquent, armés de haches, de masses pour récupérer leur petit animal et là, subitement, le film change d'état car il s'égare dans une dérive du stéréotype avec une hypertrophie des traits d'hommes en colère plus bêtes que méchants. C'est l'irruption de la caricature du barbare, certes, mais pourquoi seulement pour eux ?

Les contradictions au sein du peuple s'exacerbent avec des gerbes d'insultes, de menaces d’une rare agressivité et de rapports de forces extrêmes qui témoignent d'une forme de vie sauvage qui ronge sûrement la vie de la Cité.

 

Dans ce contexte, les trois flics de la BAC sont engagés dans une course contre la montre puisqu’il faut retrouver le félin avant tout le monde pour apaiser le milieu. C’est une quête, non excessive, proche même de faits récents, trop répétitifs pour être ignorés. La tension est accrue par les contradictions qui opposent le chef de la patrouille à celui qui est né dans la Cité et au nouvel arrivant qui réclame plus de respect des gens et des lois. Tel un frêle esquif avec son capitaine contesté, la patrouille est emportée par la tempête qui se lève et lorsqu'elle rattrape Assan, ses copains harcèlent les flics jusqu'au point où le tir du Lanceur de Balle de Défense part et blesse sérieusement Assan, au moment même où le drone qui poursuit son ballet aérien se trouve à la verticale de l'affrontement. Cette bavure disperse les assaillants mais elle est inscrite dans une mémoire, la mémoire numérique du drone qui enclenche la vitesse supérieure du conflit.

Grâce au nouvel arrivant qui choisit la conversation, le plus vieux métier de l'homme pour que la vie ensemble soit possible, les flics récupèrent la mémoire et rentrent chez eux. C'est le moment d'une scène qui fait honneur au cinéma avec le flic né dans la cité, qui discute avec sa mère dans la distance d'une chaude intimité d'où se dégage la sagesse de la mère qui parle tout en préparant le repas. Ses gestes façonnent le rythme de leur échange qui apaise, sans effacer la gravité de la bavure. Peu après, le flic du LBD dialogue dans un bar avec son nouveau collègue dont la ligne de conduite n'est pas la provocation, ni la mise en accusation constante, mais bien le respect des gens et des lois. Ils sont face à face dans la basse lumière du café qui crée les conditions d'une confession, d'une mise à plat de la situation. Nous sommes dans l'émergence d'une morale policière peu facile à mettre en œuvre. 

Ce palier dessine une nouvelle pratique possible de la police et la patrouille reprend son chemin routinier. Mais très vite, un ballet de vélos, de motos, autour de leur voiture, est un encerclement, et la tempête s’enclenche. Les plus jeunes aspergent les flics avec des pistolet à eau, Assan surgit et tire sur la voiture avec une fusée incendiaire et les policiers vont tomber dans le piège en le poursuivant dans les escaliers d'un immeuble, là où tous les jeunes de la Cité les attendent. Cet affrontement, qui se déroule dans l’exiguïté des escaliers avec des mouvements de descentes et de montées, d’ouvertures et de fermetures de portes, m'a conduit à bout de souffle ; là, je me sens pris moi-même au piège d'une incapacité à agir et je ne vois qu’une issue au sort réservé à ces jeunes : fatale. Comme les autres, ce film n'est ni la fin, ni le tout, et je pourrais médire sur ses manques ou bien ses raccourcis en précisant que ce que nous nommons violences policières ne sont que la partie immergée de la violence capitaliste, de la mondialisation avec ses accélérations de cadence, ses accidents de travail qui en découlent, les suicides, la liquidation des services publics, sur ordre de Bruxelles, et par conséquent l'effacement de la démocratie accompagné d'une folie urbanistique où fleurissent les ghettos qu'il serait temps de faire disparaître.

C'est un peu ce que le film vise avec cette révolte des enfants réduits à la misère qui m’a fait penser à Zéro de conduite de Jean Vigo. Ils n'en peuvent plus. Ils n'en peuvent plus d'être ramenés à la mutité, sans valeur pour les maîtres du jeu. Ils n'en peuvent plus d'être façonnés, tels ces lions de ménagerie, par des flics dompteurs. Ils voudraient être entendus et il faut les entendre, s'il n'est pas déjà trop tard. Le film organise la rébellion contre l'Etat Bourgeois, notamment la police qui est sa forme répressive, certes, mais aussi contre toutes les autres formes de pouvoir qui les contraignent et les divisent dans la Cité comme les trafiquants de drogue, le maire et son réseau mafieux. C'est le point fort du film et son point faible puisqu'il manque à l'appel la religion qui se charge d'un rôle de modérateur entre Cités en jouant le registre d’une étrange morale politique et mine le rapport à la République.

Comme les Gilets Jaunes, ce film proteste contre le mépris institutionnel qui frappe les gens des Cités trahis plusieurs fois dans cette histoire. Il donne une conscience qui se cristallise dans une fraternité et une solidarité des jeunes qui sont la base de leur unité contestataire, eux qui ne sont jamais consultés. Ils veulent vivre, rien que vivre et avoir le choix. Annonciateur, interrogatif, ce film a le parfum d'un ultimatum. Cela sent le grisou. Mixité sociale ou pas, il est urgent de liquider les ghettos car c'est bien l'histoire de vie qui façonne l'identité des gens, une identité qui est le produit de nos relations. Nous devenons ce que nous sommes grâce à d'autres gens. Et, contrairement à ce que j'entends : je m'en fous, tout le monde s'en fout, moi je ne m'en fous pas ! Je veux bien que la loi soit la même pour tous, celle du flic venu de Cherbourg, mais que les richesses aussi ruissellent pour tous. Je veux surtout que ces filles de l'arrêt de bus en quête d'autres gens, ailleurs en bout de ligne, que ces filles « misérables » circulent dans leur pays car elles sont la preuve que Là où croît le danger, là aussi croît l'espoir.

Guy Chapouillié

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